OPINION : Un vent d'anti-prohibition se (re)-lève

publié le 18/04/2011

Le débat sur la prohibition de certains produits psychoactifs, et du cannabis en particulier, refait surface  à travers le globe ces derniers mois. Chez nos voisins français, mais aussi aux Etats-Unis, et tout dernièrement en Jamaïque qui s'ajoute ainsi aux nombreux Etats d'Amérique latine remettant en cause le cadre légal actuel. Une énième remise en cause de la guerre à la drogue, qui n'en finit pas de coûter un prix social et économique "prohibitif" à nos Etats et à leurs citoyens. 

En Europe d'abord, la France possède une des législations parmi les plus répressives en matière de drogues avec la Grèce, la Pologne et la Suède. Indépendamment d'une chasse accrue aux simples consommateurs et d'un arsenal répressif disproportionné, notre voisin constitue aussi le plus grand consommateur de cannabis en Europe...

Les politiques répressives actuelles constituent un triple coût pour nos Etats. En premier lieu, le coût social pour les consommateurs poursuivis et condamnés. On parle chez nos voisins de 125 000 interpellations pour usage de cannabis et près de 43.000 condamnations [1].  Le coût économique de cette répression est estimé en France aux alentours de 650 millions d'euros par an. A quoi il conviendrait d'ajouter le manque à gagner pour l'Etat qui ne perçoit aucun bénéfice sur ce commerce florissant clandestin... Imaginez l'ampleur de l'économie souterraine engendrée par au minimum 1,2 million de consommateurs réguliers! [2]    

Ces constats ont conduit Stéphane Gatignon, maire d'une commune "sensible" de Seine Saint-Denis, à plaider pour la fin de la prohibition du cannabis dans un ouvrage intitulé Pour en finir avec les dealers. [3] L'homme politique ne développe pas uniquement les arguments de santé bien connus qui plaident pour une réglementation ; déstigmatisation, mise en place de politiques de prévention et de Réduction des Risques plus efficaces,... Selon lui, le risque de voir passer sa commune sous le contrôle de réseaux mafieux est réel : « Il faut en finir avec la prohibition des drogues dites douces, car sinon la banlieue et ma ville en particulier passeront bientôt sous la coupe du crime organisé ». Cette affirmation semble quelque peu exagérée et un brin sensationnaliste... Mais l'est-elle vraiment?  

Ce que le Maire de Sevran craint pour sa cité, de nombreux Etats le subissent à leur échelle. Les profits générés par le trafic illicite de drogues permettent aux organisations criminelles de corrompre, voire de contrôler les plus hauts niveaux du pouvoir dans certaines régions du monde. Certains dirigeants en ont parfois tiré les conclusions qui s'imposaient. En Amérique centrale notamment, les autorités jamaïquaines semblent rejoindre depuis peu les chefs d'Etats brésiliens, équatoriens, mexicains, boliviens et colombiens,... Qui plaident pour  une adaptation radicale du cadre légal dans ce domaine. Le gouvernement jamaïcain a ressorti et semble vouloir faire aboutir un rapport de la "Commission nationale pour la ganja" datant de 2001 [4]  qui recommande la légalisation pour l'usage privé et la possession de petites quantités de cannabis pour les adultes. Le rapport prône également une action du gouvernement pour le changement du statut légal du cannabis au niveau international afin d'éviter l'isolement du pays dans le domaine.

Grands consommateurs de ganja, petite île stratégiquement située, les jamaïcains subissent de plein fouet les effets de la guerre à la drogue. Comme d'autres dans la région, le pays est déstabilisé par son rôle plaque de transit et d'exportation vers l'Amérique du nord pour la cocaïne et le cannabis, et par la présence d'une criminalité organisée qui tire ses profits de l'argent de ces trafics. [5] Rappelons-nous à cet égard de la demande d'extradition du "baron" de la drogue "Dudu Coke" par les Etats-Unis qui s'était soldée par une bataille rangée entre les forces de l'ordre au milieu des bidonvilles de Kingston. Bilan, 73 morts, principalement à compter parmi la population non armée.

Ce débat pour une législation plus adaptée et pragmatique retrouve en tout état de cause de la vigueur. Même les Etats-Unis, pourtant à l'origine de ce conflit planétaire, se posent de plus en plus de question sur l'attitude à adopter après 40 ans de guerre à la drogue. En Californie, la légalisation du cannabis a presque été obtenue. La "Proposition 19", qui était soumise aux électeurs par référendum fin 2010, a été approuvée par 43% des Californiens. Le texte voulait autoriser les Californiens de plus de 21 ans à posséder jusqu'à une once (28,35 grammes) de marijuana et à la cultiver sur une surface maximum de 2,32 mètres carrés. Il proposait également de confier aux villes et aux comtés le soin d'organiser, à leur discrétion, la culture à grande échelle et la commercialisation du cannabis, puis sa taxation.

Même à l'ONU, le Rapporteur spécial sur le droit de toute personne au meilleur état de santé physique et mentale, M. Grover, a imputé en octobre 2010 au système actuel de lutte contre la drogue d’« innombrables violations des droits de l’homme ».  Il a dénoncé le « véritable mythe » qu’est l’objectif d’un monde sans drogue, avant de prévenir que les menaces de sanction pénale risquent de dissuader les consommateurs de drogues de se faire soigner, tout en en perpétuant la stigmatisation » [6].  Il faut selon lui un véritable changement de paradigme pour réaliser l’objectif premier de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, qui est d’assurer la santé physique et mentale de l’humanité, plaidant fermement pour la décriminalisation de l’usage et de la détention de drogues. [7]

Le débat ne manquera pas de refaire surface en Belgique également. Il s'agira pour les praticiens actifs dans le secteur spécialisé d'animer ce débat pour faire valoir leur expertise dans ce domaine. Praticiens qui ne peuvent que dénoncer une politique en matière de produits psychoactifs n'obéissant pas, chez nous non plus, prioritairement à une logique de santé publique, mais à des considérations idéologiques et économiques parfois bien éloignées de la santé des consommateurs de produits psychoactifs.  
 
L. HENRARD et  A. JURDANT
FEDITO Bxl  

 

[1] ODFT, Drogues, chiffres clés 2010. http://www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/dcc2010.pdf
[2] ODFT. Consommateur régulier = au moins 10 consommations dans le mois
[3] Stéphane Gaignon, Serge Supersac, Pour en finir avec les dealers, Ed. Grasset, Paris, 2011.
[4] http://www.cannabis-med.org/science/Jamaica.htm
[5] http://www.sify.com/news/jamaica-panel-to-review-marijuana-decriminalisation-news-international-leojaMdgiif.html
[6] http://www.un.org/News/fr-press/docs/2010/Conf101026-Grover_Anand.doc.htm
[7] http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/65/255

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